97 cartouches sauvées de la fonderie
Il existe, dans l'histoire du jeu vidéo, une catégorie d'objets qu'on croit connaître par cœur. Super Mario Bros. / Duck Hunt en fait partie. Cartouche double vendue avec la NES pendant des années, produite en quantités industrielles, présente dans des millions de foyers, photographiée et catalogée sous tous les angles depuis quarante ans. C'est l'objet vidéoludique le plus banal qui soit - celui dont on est certain qu'il ne reste rien à en apprendre.
Fin juillet 2026, Jason Ganos, collectionneur et rédacteur en chef de Nintendo Wire, a publié le récit d'une découverte qui vient contredire cette certitude : 97 exemplaires neufs, jamais mis en circulation, d'une variante de production qui n'apparaissait dans aucun catalogue, aucune base de données, aucune archive de collectionneur.
L'histoire vaut d'être racontée en détail. Mais ce qui nous intéresse ici, c'est ce qu'elle révèle en creux : l'ampleur de ce que nous ne savons pas, et la fragilité extrême des mécanismes par lesquels ce genre d'objet nous parvient.
Un carton sous les décorations d'Halloween
Le point de départ est une boutique retro de Waukesha, dans le Wisconsin : OneStopWonders, tenue par Kevin Braun. Ganos, qui le connaît depuis des années, collabore avec lui pour écouler une partie de son stock en ligne. Au fil d'une conversation, Braun évoque l'un des lots étranges passés entre ses mains.
D'après le récit qui lui avait été fait, le vendeur était le petit-fils d'un homme ayant exploité, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, un service de récupération de métaux précieux. L'activité consistait à extraire l'or des circuits imprimés pour le compte de fournisseurs souhaitant liquider des stocks obsolètes. Parmi ces fournisseurs : Nintendo.
Le carton en question devait être fondu. Il ne l'a jamais été. Personne ne sait pourquoi. Il a passé plus de vingt ans dans un garage, avant d'aboutir dans la boutique, où Braun l'a acheté sans savoir ce qu'il contenait, en tablant sur une revente à une dizaine de dollars la pièce. Puis il l'a rangé dans son box de stockage, sous des cartons de décorations d'Halloween, et l'a oublié.
À l'ouverture : 97 cartouches neuves, chacune dans le sachet plastique d'origine des bundles NES, avec un manuel intact glissé derrière.
L'étiquette, plus parlante que le contenu
Trois étiquettes étaient collées sur le carton. La première, en japonais, indiquait qu'il s'agissait de cassettes NES assemblées, cent pièces. La deuxième portait la mention « NOA » (Nintendo of America) et une boîte postale de destination. La troisième était une étiquette d'inventaire :
- Description : Mario – Hunt Remanufactured NES
- Quantité : 100 pièces
- Date d'expédition : 19 décembre 1995
Deux anomalies sautent aux yeux. La première est arithmétique : il ne restait que 97 cartouches. Trois ont disparu quelque part entre le Japon et le Wisconsin, sur trente ans. Elles circulent peut-être déjà, non identifiées, dans une collection.
La seconde est chronologique. Décembre 1995, pour un lot de cartouches pack-in de NES, c'est tard. Très tard. La console est alors en toute fin de vie commerciale en Amérique du Nord, et la Nintendo 64 est à quelques mois de sa sortie japonaise. Quant au terme remanufactured, il pointe vers une chaîne de reconditionnement plutôt que vers une production commerciale classique.
Pour un blog de préservation, ce carton est un document en soi. Les boîtes d'expédition d'usine ne survivent pratiquement jamais : elles sont ouvertes, vidées, jetées. En avoir une, intacte, portant la trace écrite d'un trajet Japon → Nintendo of America → centre de récupération de métaux, c'est une pièce de traçabilité industrielle d'une rareté supérieure à celle des cartouches qu'elle contenait.
Ce que l'examen a révélé
Ganos publie des photos dans un groupe Facebook de collectionneurs. En un quart d'heure, deux directeurs de deux sociétés de notation distinctes le contactent séparément, avec le même diagnostic : ces cartouches sont soit des contrefaçons, soit quelque chose qui n'a jamais été documenté.
Après démontage d'un exemplaire et échange de photographies, le second terme se confirme. Les écarts avec toutes les versions connues sont multiples :
- Étiquette arrière multilingue, là où les exemplaires documentés sont en anglais seul.
- Codes de fabrication différents sur la cartouche et sur le manuel, pointant vers la fin 1993. Le code
9340correspond à la 40ᵉ semaine de 1993. - Formulation du manuel modifiée : là où les manuels connus emploient une tournure, celui-ci en emploie une autre. Un détail infime, mais un marqueur d'édition sans ambiguïté.
- Carte mère portant des inscriptions absentes de tous les exemplaires recensés.
Le travail d'identification a été mené avec Joseph Leo, dont la collection de manuels et de cartouches a servi de base de comparaison, un rappel utile que ce genre de datation ne repose pas sur une base de données officielle, mais sur des collections privées patiemment documentées.
Conclusion : il s'agit du dernier run de production connu du jeu, dans une variante inédite.
Le mystère de la date
Reste la question que personne ne sait résoudre. Les codes de fabrication sont postérieurs à tous les bundles NES auxquels ces cartouches auraient pu être destinées. Pourquoi Nintendo aurait-il produit, fin 1993, des cartouches pack-in pour un ensemble qui n'était plus commercialisé sous cette forme ?
Deux hypothèses circulent, aucune n'est établie : du stock de remplacement destiné au service après-vente et aux consoles reconditionnées - ce que l'étiquette remanufactured rendrait cohérent - ou bien un bundle planifié puis abandonné. À ce stade, c'est une question ouverte, et il faut la présenter comme telle.
C'est aussi le genre de question qu'un document interne de Nintendo trancherait en une ligne. Ces documents existent probablement. Ils ne sont pas accessibles.
La notation, et ce qu'elle préserve vraiment
Les 97 cartouches ont été confiées à PSA, transportées à la main de Milwaukee jusqu'à la Californie. Les notes sont exceptionnelles : cinq 10 - les premiers jamais attribués par PSA à une cartouche NES - accompagnés de 60 notes de 9.8, 31 de 9.6 et une de 9.4. Les premières ventes sont annoncées chez Goldin Auctions à partir du 12 août 2026, avec des enchères caritatives prévues.
Il faut dire les choses franchement : cette partie de l'histoire relève du marché, pas de la préservation. Un boîtier scellé protège un objet en interdisant qu'on l'ouvre, qu'on le lise, qu'on le teste. C'est de la conservation d'actif, ce qui n'est pas rien, mais ce n'est pas la même chose que de la conservation de connaissance.
Ce qui préserve réellement, dans cette affaire, c'est la promesse annoncée par Ganos : la publication en ligne des scans complets du manuel et de photographies de la cartouche sous tous les angles. C'est cela qui rendra la variante identifiable par n'importe qui, y compris par le propriétaire d'un des trois exemplaires manquants - et qui survivra aux 97 objets eux-mêmes. Une variante documentée publiquement est préservée. Une variante encapsulée dans un coffre ne l'est pas.
Ce que cette découverte nous apprend sur nos angles morts
Trois enseignements, qui dépassent largement le cas Nintendo.
1. Le catalogue n'est pas clos. Si une variante inédite peut apparaître en 2026 sur le jeu NES le plus produit et le plus documenté de l'histoire, alors notre connaissance du reste du catalogue — les titres à faible tirage, les marchés secondaires, les rééditions tardives, les révisions matérielles silencieuses — est nécessairement bien plus lacunaire que nous ne l'imaginons. Le sentiment d'exhaustivité que procurent les grandes bases de données de collectionneurs est, en partie, une illusion d'optique.
2. La destruction industrielle est un trou noir documentaire. Cette histoire donne une indication rare sur une pratique dont on parle peu : les contrats de récupération de métaux précieux passés sur des stocks invendus. Ce lot ne représente que ce qui a échappé à la fonte. Combien de cartons sont partis ? Quelles références contenaient-ils ? Aucune trace publique. Des pans entiers de l'histoire de la production ont été littéralement liquidés, et nous n'avons même pas l'inventaire de ce qui a disparu.
3. Ces objets nous parviennent par accident. Aucune institution n'a sauvé ces cartouches. Aucun plan de conservation, aucune politique de dépôt légal, aucune volonté de quiconque. Elles ont survécu parce qu'un camion n'est jamais parti, et parce qu'un commerçant a oublié un achat pendant des années. C'est une chaîne d'inattention, pas une chaîne de préservation.
Ce dernier point est celui qui nous occupe article après article, qu'il s'agisse de serveurs qu'on éteint, de jeux qui n'existent plus que dans leur version corrective, ou de stocks partis à la fonte. La préservation ne peut pas dépendre de la chance. Quand elle en dépend, on ne mesure jamais ce qu'on a perdu, seulement, de temps en temps, ce qu'on a failli perdre.
Ce qui reste à vérifier
Par honnêteté méthodologique, distinguons ce qui est établi de ce qui est rapporté.
Établi : l'existence des 97 cartouches, les écarts matériels avec les versions connues, les codes de fabrication de fin 1993, l'authentification et la notation par PSA, le contenu des étiquettes du carton.
Rapporté, non vérifiable en l'état : la provenance détaillée. L'histoire du grand-père et du contrat de récupération de métaux précieux est un récit de seconde main, transmis d'un vendeur à un commerçant puis à un collectionneur. Elle est cohérente avec les étiquettes du carton et avec le terme remanufactured, et rien ne la contredit mais elle n'est appuyée par aucun document contractuel public.
Ouvert : la raison de la fabrication de ce lot fin 1993.
Cette distinction n'enlève rien à l'intérêt de la découverte. Elle est simplement ce qu'on doit à un lecteur quand on écrit sur des objets dont la valeur, désormais, se compte en dizaines de milliers de dollars.
Sources
- Jason Ganos, « We discovered a new variant of Super Mario Bros. », Nintendo Wire, 29 juillet 2026. Récit de première main de la découverte, de l'examen et de la notation. Source primaire de cet article.
https://nintendowire.com/news/2026/07/29/we-discovered-a-new-super-mario-bros-variant/ - IGN, « How 97 Copies of an Unreleased Version of Super Mario Bros. / Duck Hunt Were Discovered in a Wisconsin Warehouse », juillet 2026. Reprise et mise en contexte de la découverte.
https://www.ign.com/articles/how-97-copies-of-an-unreleased-version-of-super-mario-bros-duck-hunt-were-discovered-in-a-wisconsin-warehouse - GoNintendo, signalement de la découverte, juillet 2026.
https://gonintendo.com/contents/63280-collector-discoveries-incredibly-rare-super-mario-bros-duck-hunt-nes-copies - Personnes et organismes consultés dans le cadre de l'enquête d'origine, tels que crédités par Nintendo Wire : Kenneth Thrower (CGC Video Games), Claire Shelton et Dan Gomez (PSA Games), Frank Cifaldi (fondateur et directeur de la Video Game History Foundation), et Joseph Leo, pour la comparaison des manuels et des cartouches.
- Goldin Auctions, pour le calendrier des ventes annoncé au 12 août 2026.
https://goldin.co/

Commentaires